“Get Out” ou l’horreur banale de notre réalité

Je ne comptais pas faire de review de “Get Out” parce qu’il y en a tellement eu pour encenser le film que je ne voyais pas l’intérêt de répéter les louanges, les références/théories socio-culturelles, la symbolique  (c’est une vidéo analysant les recours narratifs de “Get Out” hérités de “Stepford Wives” et “Rosemary’s Baby”) dans quasiment chaque scène. De récentes discussions avec des personnes ayant trouvé le film raté et oubliable m’a fait changer d’avis.

Un genre indéfinissable

Comédie d’horreur, horreur comique, thriller horrifique… Personnellement, je classerai “Get Out” dans la catégorie thriller psychologique. Jordan Peele lui-même a utilisé différents qualificatifs au fil des interviews promotionnelles. Or, le film a été marketé comme film d’horreur, ce qui je pense à créer de fausses attentes chez les spectateurs qui n’ont pas l’habitude de voir un Noir, héros dans ce genre. Cela peut avoir brouillé leur grille de lecture. Si je résume les critiques sur ce point, c’était “pas assez d’hémoglobine” ou “trop d’hémoglobine d’un coup à la fin et ça n’avait pas de sens par rapport à la première partie”.

En vrai, j’ai l’impression que c’est la façon dont Chris (Daniel Kaluuya) réussit à s’échapper qui pose problème. Le personnage s’est fait manipuler par la femme qu’il aime, s’est fait séquestré, sait qu’il se prépare à être déposséder de son corps, sait que sa vie est en jeu et qu’il est entouré de personnes prêtes à le tuer. Concrètement, comment aurait-il pu s’en sortir autrement ? S’esquiver discrètement d’un environnement qu’il ne connaît pas ? Aucun des actes que commet Chris n’est gratuit. C’est de la légitime défense. Comme n’importe quel héros, il se bat seul et élimine ses adversaires un à un alors qu’il se dirige littéralement vers sa liberté. Ce n’est même pas de la rage ou de la vengeance. C’est une question de survie, de SA survie. Par rapport aux règles du genre, de quoi un héros ou une héroïne dans sa situation doit-il se soucier dans cette situation ?

Ceci étant dit, aussi génial que je trouve le film, j’ai quand même des critiques à faire sur la forme, non pas parce que Jordan Peele n’aurait pas respecté ou aurait été trop conforme aux règles d’un genre, mais parce que justement je trouve qu’il n’a pas assez cadenassé l’intrigue sur certains points. Je n’ai pas lu le scénario de base et mes interrogations auraient peut-être leurs réponses dans des scènes coupées dans la version finale ou même au montage.

Trop de détails providentiels ?

Je vais chipoter, je le sais. Pourquoi le smartphone de Chris a-t-il aussi bien fonctionné ? Ce fameux smartphone qui reste toujours chargé même quand on essaye de le décharger en secret, qui capte toujours le réseau au moment où il faut, que personne ne réussit (ne cherche même pas) à casser par hasard, qu’on laisse traîner sur la table de la cuisine bien visible… Je veux dire que le smartphone aurait toujours pu avoir ce rôle central dans la fuite de Chris, mais c’était amené un peu trop facilement alors que c’est le seul élément, donc c’est un facteur crucial, qui relie Chris au monde extérieur.

Pause. Là, je pose la question parce que je n’ai pas compris. Pourquoi la vente aux enchères a-t-elle lieu en plein jour, à un moment où Chris peut revenir ? Quelle était l’excuse prévue au cas où il revienne à la maison et tombe en plein milieu de leur fête ? Ou était-il prévu que Rose l’éloigne le temps de la vente anyway ? Bref.

Mon autre moment de perplexité a été le moment où Chris échappe à l’hypnose. Retirer le coton au moment où cela se produit dans le film me semblait dangereux parce qu’il ne connait pas la maison. Qui dit qu’on ne pouvait pas l’hypnotiser de n’importe quelle pièce ? Qui dit, qu’à part la tasse de thé, il n’y avait pas d’autres tasses de thé ou un autre trigger pour le faire tomber dans la “sunken place” ? Si l’instinct de survie de Chris avait été poussé jusqu’au bout, le spectateur aurait découvert le subterfuge après la mort de la mère, ou en tout cas après avoir vu Chris s’assurer d’abord qu’il n’y avait plus de moyen de le contrôler à distance.

La fin. * dramatic drum roll * Moi, j’aime cette fin. Walter (Marcus Henderson), Rod (Lil Rey Howery). J’y vois la quintessence du brotherhood, de la solidarité entre Noirs pour survivre. Néanmoins, pour quelqu’un aussi aware, c’est limite incohérent de la part de Rod de partir en expédition, de nuit, tout seul… Une scène où il cherche de l’aide auprès de d’autres amis, qui peuvent refuser d’ailleurs, n’aurait pas été inutile. Encore une fois, occasion ratée de montrer l’instinct de survie.

Une intrigue, plusieurs facettes

“Get Out” réussit habilement à faire le spectateur changer de perspective. Pour une fois, les oppresseurs voient leurs oppressions du point de vue de l’oppressé et il n’y a pas d’élément parasite pour justifier le comportement des oppresseurs. Non, Jean-Mi. Non, Pimprenelle. Ton excuse de “il a bien dû faire quelque chose pour mériter ça” ne fonctionne pas. La politique de respectabilité, Chris l’incarne dans toute sa sexyness blackness.

La première scène où Chris apparaît n’est pas que du fanservice. Elle nous montre un Noir n’ayant aucun défaut physique. Le spectateur s’adonne limite à du voyeurisme mais est placé déjà dans la position de l’oppresseur qui examine et apprécie la marchandise sous toutes les coutures. Tu ne peux pas ne pas comprendre pourquoi Rose (Allison Williams) est sous le charme. Chris est un jeune homme au physique agréable, soigné. Il est éduqué, sensible, a un discours posé, n’est pas un dragueur, semble appartenir à la classe moyenne ou en tout cas ne fait pas partie des cas sociaux puisqu’il vit dans un appartement agréable. Et, summum de la preuve de sa gentillesse, Chris est propriétaire d’un chien. Mais attention, ce n’est pas un rottweiler, un pitbull ni même un labrador. C’est un caniche. Why so perfect ?

Pour résumer, la première séquence de Chris déconstruit d’emblée tous les clichés  visuels négatifs associé aux personnages noirs dans la réalité et dans la fiction. Il est le Noir respectable par excellence. Et c’est bien pour ça qu’il devient la cible de Rose et sa famille. Son seul crime est d’être Noir. Non, Jean-Mi. Non, Pimprenelle. La politique de respectabilité ne nous permet pas donc d’échapper à ton racisme quotidien.

I said what i said

Autre originalité du film. Les bien pensants libéraux comme Jean-Mi et Pimprenelle n’ont pas l’occasion de connaître l’absolution ou en tout cas la rédemption. Cette communauté de Blancs ne se pense pas raciste mais est raciste au point de monter un plan aussi machiavélique qu’absurde. Tellement absurde que Jordan Peele n’a même pas besoin d’utiliser des subterfuges pour rendre ces Blancs effrayants. Eux aussi sont parfaitement respectables. Ils voteraient tous pour Obamas une troisième fois. S’approprier des corps noirs pour avoir de meilleures capacités physiques (genre courir vite dans la nuit sans aucun but), pour avoir plus de swag, pour [insert tous les clichés “positifs” sur les Noirs]… Leur but ultime est de tous se retrouver dans des corps noirs, de s’admirer les uns les autres et ils se sentent autorisés à le faire parce qu’ils appartiennent à la catégorie sociale “Blancs”.

Quand je suis sortie de la projection, j’étais restée bloquée non pas sur l’idée du “pourquoi font-ils ça ?” (si ces 450 et quelques dernières années nous ont appris, c’est bien le pourquoi), mais sur le comment. La mère et le père de Rose sont présentés comme les seuls capables de mener les phases-clés de cette colonisation des corps. Avec les parents vieillissants, donc potentiellement sur le point de faire le transfert de corps, Rose et son frère comme simples exécutants… Comment concrètement conçoivent-ils la viabilité de leur communauté dans des conditions pareilles ? Franchement, le scénario evil aurait pu pousser l’horreur à montrer à quel point cette communauté était bien organisée en faisant de Rose l’apprenti chirurgienne et non pas le frère, et en suggérant qu’il y avait une nouvelle génération de Blancs prête à reprendre le flambeau… Et on arriverait ainsi à un grand remplacement vu de l’extérieur mais une colonisation totale de l’intérieur ?

Non, en fait, heureusement que le scénario est comme il est. Quoique ça aurait été quand même l’ironie que cette communauté se fasse persécutée par les suprématistes blancs qui ne comprendraient pas qu’une banlieue riche ne soit habitée que par des Noirs. Bref, j’arrête les scénarios alternatifs. En tant que spectateur, il était déjà bien difficile de supporter le malaise de Chris victime d’un concentré de micro-agressions racistes. Même quand il était dans un espace “safe” au téléphone avec son meilleur ami Rod. Oui, Rod, celui qui sort toujours le bon mot pour détendre l’atmosphère malaisante… En fait, ce bon vieux Rod est surtout la voix de la raison, il est cette petite voix dans notre tête qui nous avertit mais que nous taisons volontairement pour ne pas souffrir. Ses réflexions ne sont ni stupides ni erronées. Tout ce qu’il dit est la pure et simple vérité. Si Rod avait été un personnage intellectuel ou en tout cas un homme noir au discours posé comme Chris, son discours n’aurait pas été perçu de la même façon. Nous spectateurs, nous savons qu’il est dans le vrai, et nous avons pourtant les mêmes réactions que les personnages face à Rod. Nous sommes Chris le rationnel qui secoue la tête, s’accorde un petit sourire condescendant quand Rod soupçonne qu’il y a une affaire d’esclavage sexuel et lui dit de partir. Nous sommes les policiers racisés hilares qui ne bougent pas face à un homme noir apportant des preuves de cette histoire qui paraît effectivement incroyable mais qui est bien réelle (et est encore un clin d’oeil à l’actualité). Dans le petit monde parfait de Lalaland, tu te dis qu’un des policiers aurait pu finir par prendre Rod au sérieux. Mais non, c’est sans espoir. En tant que concernés, nous sommes Rod lui-même quand notre analyse d’une situation raciste est méprisée, balayée d’un “rooooh, mais non, tu vois le mal partout”, que les gens nous traitent de paranos et nous accusent de prendre la situation trop au sérieux.

La banalité de notre quotidien

“Get Out” fait entendre le silence des victimes de racisme dans des situations de (micro-)agressions. Au lieu de nous dire “le racisme, c’est mal”, Jordan Peele nous dit “voici ce que votre système nous fait, voici ce que vous nous faites, voici ce que nous ressentons”. Ce film est aussi un guide des choses que les baes blanc.hes ne doivent PAS faire. En clair, vous voulez être un.e bon.ne allié ? Faites l’inverse de Rose. Soyez à l’écoute, ne minimisez pas le malaise et ne donnez pas la priorité à votre ressenti.

wink kiss

Ce que la fin alternative circulant actuellement offre, c’est la vision d’un monde où le Noir reste condamné à subir un système raciste. Oui parce qu’on imagine que Chris, s’il n’avait pas été abattu par la police, aurait dû mener une longue bataille judiciaire pour que ce massacre soit reconnu comme de la légitime défense. Le fait même de considérer cette fin alternative comme plus réaliste montre bien à quel point le système désavantage les Noirs et qu’on conçoit mal l’envie même de le combattre. Au lieu de s’interroger sur le comportement de Chris et sur ce qu’il aurait dû/pu faire, peut-être qu’il est temps de s’interroger sur ses oppresseurs. Jordan Peele a dit que son but n’était pas de “dénoncer le racisme” mais juste de montrer que nous ne vivions pas dans un monde colorblind post-racial. Dans “The Defiant Ones” (1958), Noah Cullen (Sidney Poitier) renonce à sa liberté pour rester aux côtés du blessé John Jackson (Tony Curtis). Dans “Guess Who’s Coming To Diner ?” (1968), Dr. John Wayde Prentice Jr. (Sidney Poitier) vit le malaise de rencontrer des futurs beaux-parents blancs mais obtient la main de sa belle.  Dans “Get Out” (2018), Chris est objectifié par sa potentielle belle-famille. Il se bat seul, sans allié, ne se laisse pas avoir par des white tears et parvient à retrouver sa liberté. Si nous avons autant de mal à concevoir un monde où cela serait possible, faut-il pour autant s’en empêcher ? Si la fiction elle-même ne nous permet pas l’espoir, quand la réalité peut-elle changer ?

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