Mes cheveux et moi

« J’aime bien toucher tes cheveux, ils sont tout doux. »

Assise à la table de la salle à manger, les doigts agités par l’excitation d’une traduction récalcitrante bientôt terminée, je n’ai pas répondu à la réflexion de ma sœur et lui ai repoussé la main qui tapotait mon afro fraichement shampooiné. Mon geste était machinal, en douceur. Ma sœur ne l’a pas mal pris, je pense. Elle est retournée vaquer à ses occupations (manger ou lire des fictions) et ce n’est que dans la soirée que j’ai repensé à cet échange. Mes souvenirs d’enfance et d’adolescence sont assez fugaces, certes, mais aussi loin que j’ai pu remonter dans ma mémoire, les cheveux crépus au féminin n’existaient pas. Des filles de mon âge ou plus jeunes aux cheveux non-défrisés mais disciplinés par des tresses, j’en voyais. Des femmes, non. A part ma grand-mère déjà bien avancée dans la soixantaine.

Mon retour aux cheveux naturels a commencé il y a une dizaine d’années. Comme de nombreuses Antillaises venues faire leurs études en France hexagonale, j’ai été confrontée au dilemme : payer des sommes astronomiques pour entretenir mes cheveux défrisés dans un salon de coiffure or not? (Sérieusement, les prix de l’époque étaient abusés par rapport à ce qui était proposé aux Antilles). Certaines optent pour le « je défrise moi-même » au risque de les abîmer. D’autres font le big chop. Je n’avais pas la patience pour m’occuper toute seule de mes cheveux et je n’avais pas le courage de me raser la tête. Au bout de quatre à cinq mois de cheveux laissés en friche, nous étions en plein hiver, j’avais peur d’attraper froid avec un big chop donc j’ai pris l’option big mini chop. En clair, j’avais les cheveux coupés très courts.

Sur les rares photos de bébé que j’ai retrouvées, je porte des tresses. Sur mes photos de classe, dès l’école primaire, j’ai les cheveux lisses. Après avoir passé toute mon enfance et mon adolescence à entendre des compliments sur la longueur et la vitalité de mes cheveux défrisés, je suis restée perplexe face à mes cheveux crépus. A vingt ans passés, c’était la première fois de ma vie que je les voyais. En toute franchise, l’entretien des cheveux est quelque chose qui ne m’a jamais intéressée. Au grand désespoir de ma mère qui ne comprenait pas pourquoi j’avais arrêté le défrisage. Les rares fois où le sujet était abordé, elle balayait mon argument financier d’un « ce n’est pas tous les jours ». Oui, mais même, je n’ai pas envie d’avoir à entretenir mes cheveux de cette façon. « Tes cheveux ne ressemblent à rien ». Précisons que mes cheveux avaient bien repoussé depuis le big mini chop et je pouvais désormais attacher mon afro SI je le souhaitais. Je me suis alors tournée vers la solution de facilité (et pour mes réveils hyper matinaux, et pour ne pas avoir à justifier mon afro) : les tresses. Mais même problème que pour le défrisage, je ne savais pas me les faire seule et monopoliser deux à trois heures du temps de ma mère alors qu’elle était fatiguée me gênait de plus en plus.

Lassée de l’afro, et peut-être un peu poussée par ma flemme de l’entretenir pour éviter les longues séances de démélâge, me voilà (re)bouclant chimiquement mes cheveux. Ha ! Erreur stratégique, car c’était la combinaison de l’inconvénient financier du défrisage pur et de l’inconvénient des 2 heures consacrées aux vanilles le week-end pour avoir des cheveux bouclés cinq jours sur sept. Au bout de deux ou trois ans, je n’ai plus supporté mes cheveux. Je les ai laissés en friche à nouveau. Agacée de devoir les démêler tout le temps. Agacée de dépenser « autant ». Agacée de ressentir un diktat du cheveu noir discipliné que je n’arrivais pas à verbaliser à ce moment-là. Quand j’ai décroché un travail dans l’administration, l’argument « les cheveux lisses font plus professionnels » de ma mère m’a fait peur. Elle me l’a dit en toute bonne foi. Comme s’il s’agissait de l’évidence même. Elle a quand même ajouté un « ce n’est pas juste » avant de poursuivre sur l’argument « mais ce sera plus facile à coiffer le matin ».

Pause. Ma mère a vécu en faisant des allers-retours entre la France hexagonale et les Antilles, elle revendique ses racines, parle créole, cuisine à la perfection les plats typiques. Les cheveux sont vraiment le seul sujet, à ma connaissance, où elle donne la priorité à un autre standard culturel. Et elle a sûrement son vécu pour justifier cette vision. Lecture.

Je disais donc. Je n’avais jamais été réellement confrontée à l’environnement du travail comme une adulte. Cette remarque sur le fait que je sois rejetée simplement à cause de mes cheveux m’a terrorisée. Subir le racisme (insidieux) à la fac, j’avais mal géré, mais ce qui m’avait aidé était de me dire que ces gens n’avaient pas d’emprise directe sur mon avenir, que ce n’était pas une obligation de les fréquenter. Là, c’était différent. Alors j’ai cédé. Je me suis défrisée les cheveux. L’ironie de l’histoire est que j’ai quand même été victime de racisme au quotidien… Depuis que je lis les témoignages de femmes noires sur Twitter, je me rends compte de la banalité de ce que j’ai vécu et que nous partageons vraiment le même quotidien. Après la fin de ce contrat que je me suis dit, « tant qu’à faire, j’aurais vraiment pu garder mon afro ».

C’était il y a deux ans. Plutôt qu’un big chop, j’ai préféré couper les cheveux défrisés au fur et à mesure que les racines poussaient. Mais est arrivé le moment où j’ai de nouveau pu avoir suffisamment de longueur pour attacher. Décidée à ne pas reproduire mes erreurs du passé dans l’entretien de mes cheveux, j’ai commencé à googler et youtuber les astuces et les techniques pour apprendre à prendre soin de mes cheveux. Un soir, j’ai craqué. J’étais seule dans ma chambre. Je ne sais plus si je venais de visionner une vidéo ou lire un énième témoignage de naturalista, mais j’ai pleuré pendant cinq minutes. Les pourquoi se bousculaient dans ma tête.

Pourquoi, à mon âge, ne suis-je pas capable de prendre soin de mes cheveux ? Pourquoi, à mon âge, ai-je autant de mal à nommer une star avec mes cheveux ? Pourquoi, à mon âge, suis-je aussi terrorisée qu’on me rejette à cause de ma coiffure ? Pourquoi, à mon âge, n’ai-je pas le courage de porter mon afro ? Pourquoi, à mon âge, réfléchir à ma coiffure inclut la question « va-t-elle déclencher un comportement raciste envers moi » ? Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ?

D’autres ont déjà disserté et continueront à disserter avec brio sur la perception du cheveu noir (féminin) dans les sociétés occidentales, donc je ne m’y risquerai pas, mais lire ces personnes m’a aidé à verbaliser tout ce que j’ai ressenti depuis l’enfance. « Oui, [mon prénom] est roots désormais », dit ma mère désormais quand nous rencontrons quelqu’un que nous n’avons pas vu depuis longtemps. Pourquoi sentir le besoin de le mentionner alors que la discussion ne porte même pas sur les cheveux ? Pour moi, son ton est entre le désespoir, la réprobation et l’acceptation. Je n’ai pas encore le courage de porter l’afro en milieu professionnel, mais j’espère que ce jour viendra. Après avoir porté l’afropuff quelques mois, je suis en pleine réflexion sur la coiffure à porter pour laisser respirer mes cheveux, tout en restant « professionnelle ». Oui, parce que j’ai un emploi fixe désormais. Je travaille avec des enfants. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une petite fille vienne me voir et me dise que je suis belle. Je sais qu’elles me le disent avec toute la naïveté et l’innocence de leur âge (et que toutes les femmes sont belles, à leurs yeux). Mais quand je les vois avec leurs cheveux tressés ou défrisés, je ne peux m’empêcher de me demander si, quand elles seront en âge de décider elles-mêmes de leur coiffure, elles seront confrontées aux mêmes peurs que moi. Je ne peux m’empêcher de me demander si elles auront la force de se dire qu’elles sont déjà belles telles qu’elles sont et qu’elles n’ont pas à changer pour se plier à un standard de beauté. Je me demande si montrer leurs cheveux tels qu’ils sont sera un choix assumé sans se poser toutes les questions que je me pose.

Je ne m’étais jamais demandé si ma mère avait connu la même crise existentielle par rapport à ses cheveux. Nous n’en avons jamais parlé. Nous n’en parlerons probablement jamais. Ma sœur a les cheveux défrisés depuis son entrée au collège. Elle a grandi en assistant à mon silencieux combat amour-haine avec mes cheveux. Je ne m’étais jamais demandé si elle, qui a toujours vécu ici avec ma mère prônant le défrisage et moi en mode “je-veux-juste-avoir-à-entretenir-mes-cheveux-le-plus-économiquement-possible” comme seules représentations de la femme noire dans son entourage immédiat, avait connu le même combat. Nous n’avons jamais eu de discussion à ce sujet. En tout cas, j’espère que cette remarque, “j’aime bien tes cheveux. Ils sont tout doux”, signifie qu’elle est consciente que le défrisage n’est pas la seule option quand on est une femme noire. Peut-être devrais-je lui poser directement la question?

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