[Review] 35 Rhums ou le père potomitan sous silence

J’avais quelques appréhensions par rapport à 35 Rhums et Alex Descas est la seule raison pour laquelle j’ai fini par regarder malgré tout.


Réalisation: Claire Denis
Sortie: 2009
Résumé allôciné: Lionel est conducteur de RER. Il élève seul sa fille, Joséphine, depuis qu’elle est toute petite. Aujourd’hui, c’est une jeune femme. Ils vivent côte à côte, un peu à la manière d’un couple, refusant les avances des uns et les soucis des autres. Pour Lionel, seule compte sa fille, et pour Joséphine, son père. Peu à peu, Lionel réalise que le temps a passé, même pour eux. L’heure de se quitter est peut-être venue…

35 Rhums est le genre de films où les silences en disent plus que les rares dialogues que les personnages prononcent. Le rythme lent invite à se laisser bercer par le ronronnement de la routine quotidienne. Omniprésente, la mort plane autour d’eux, comme une ombre portant la nostalgie des souvenirs heureux et malheureux. Elle est plus envisagée comme une étape de la vie qu’une sentence injuste, qu’un arrêt brutal ou qu’un adieu plein de regrets. Elle façonne chaque personnage pour qui la vie continue.

Axe du film, la relation père-fille se dévoile en délicatesse. Si quelques scènes nous permettent de découvrir Lionel (Alex Descas) et Joséphine (Mati Diop), chacun dans son propre univers dont l’autre est absent (la fac pour la fille et le boulot pour le père), les moments où ils sont ensemble mettent en lumière la simplicité de leur complicité qui s’est développée sans la présence de la mère. Comme Joséphine renoue avec sa famille maternelle qui est allemande, il n’y a pas d’ambiguïté sur le fait que Lionel était dans un couple mixte. La nationalité allemande s’explique probablement en partie à cause du fait qu’il s’agit d’une co-production, mais le résultat reste que le film s’inscrit dans le schéma habituel de la famille mixte. Néanmoins, le veuvage de Lionel permet de montrer une facette du père antillais qui est rarement évoquée : le père nourricier. La figure de la mère potomitan est tellement forte dans la culture antillaise que le père se retrouve généralement relégué au statut de spectateur de l’éducation et ne prend part à la vie de ses enfants que pour des moments précis en dehors du foyer… et ça, c’est quand il est effectivement présent. Le film commence à la fin d’un chapitre de la relation père-fille puisqu’il est temps que Joséphine commence sa vie d’adulte, mais leur affection mutuelle et le fait que Lionel ne se soit jamais remarié le définissent comme un père potomitan. Claire Denis a dit en interview qu’elle s’est inspirée de la propre histoire de son grand-père et de sa mère qui avaient une relation fusionnelle. D’une façon générale, le discours du film joue effectivement sur des valeurs universelles qui sont rarement mises en scène (un veuf élevant seul sa fille), et encore moins quand le père est antillais…

En fait,  la légende des 35 rhums mise à part, il n’y a rien dans le personnage de Lionel qui soit spécifiquement antillais, d’où le fait que les retrouvailles avec la famille maternelle dans la dernière partie du film m’ont déstabilisée. Jusque là, je n’avais pas vu la couleur d’Alex Descas. Je voyais juste un père tendre qui, pour une fois, se trouve être Noir. Après la scène avec la famille maternelle, j’étais plus interrogative. En terme d’enjeu de représentation, je me suis d’abord demandée ce qui aurait pu exprimer l’antillanité du père et si cela aurait empêché de le voir comme un père universel. Ensuite, je me suis rendue compte que la question était plus complexe parce que Lionel est un Antillais de l’Hexagone, donc cela a forcément une influence sur l’éducation et le rapport à la famille que je n’ai pas la prétention de connaître. Je ne sais pas du tout comment se perçoivent les pères antillais d’ici ni les pères de là-bas (ici et là-bas s’accordant à l’endroit de quel côté de l’océan atlantique vous vous situez)… Quoi qu’il en soit, explorer cette part de l’identité des personnages ne me semble pas être le propos de 35 Rhums, donc il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Cependant, en mettant en scène Alex Descas, ce film offre une alternative à l’omniprésence habituelle de la mère (incarnée principalement par Firmine Richard depuis une vingtaine d’années) et à l’absence traditionnelle du père dans la représentation de la famille antillaise.

 

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