“Formation” de Beyoncé ou de l’ambiguïté de la traduction

disclaimer: I don’t own the gifs.

Cela fait désormais plus d’un mois que Beyoncé a sorti “Formation”. On a beaucoup écrit sur le symbolisme du clip-vidéo, on a décrypté chaque image, chaque parole pour en faire une lecture politique. On a débattu sur “Beyoncé se sert-elle de la Cause pour son profit personnel ?”. Il a fallu expliquer pourquoi le clip-vidéo est un message contre la brutalité policière et non pas contre la police, pourquoi les paroles de “Formation” peuvent créer un malaise chez un auditeur Blanc (et le Saturday Night Live a bien mis en scène en quoi ces white tears n’avaient pas lieu d’être). Il y a eu des dissertations pour démontrer en quoi Beyoncé ne serait pas légitime pour participer au mouvement de sa communauté qui réclame une “égalité réelle” depuis des décennies. On a ressorti la liste des célébrités africaines-américaines qui, elles, ont fait entendre leur voix pour les nobles combats au risque de perdre leur carrière. Quand Kendrick Lamar a fait sa performance lors des Grammy Awards, il y a de nouveau eu débat sur le fait que lui ait le courage d’utiliser cette plateforme pour parler des problèmes alors que Beyoncé aurait juste voulu faire le buzz à sa gloire personnelle sur la plateforme commerciale qu’est la mi-temps du Super Bowl. Au final, j’ai toujours l’impression de ne pas écouter la même chanson que ceux qui ont offert toutes ces analyses. Pour moi, “Formation” est avant tout un egotrip où Beyoncé a répondu directement aux critiques qu’on a pu lui faire depuis le début de sa carrière.

J’ai passé une partie de la nuit sur Twitter quand “Formation” est sortie. Je lisais les réactions, les premiers décryptages. Ce que je trouve intéressant avec les paroles de “Formation”, en plus de l’aspect punchline, est le fait qu’il n’y a pas eu de consensus. Et la subtilité de l’anglais fait qu’il y aura toujours ambiguïté sur ce que Beyoncé veut dire. Pendant les jours qui ont suivi la mise en ligne de la chanson, j’ai trouvé plusieurs transcriptions où le changement d’un seul mot donne un sens complètement différent à la phrase. Ne serait-ce que l’introduction prononcée par Messy Mya. Les premières transcriptions qui ont circulé disaient “What happened at New Orleans” en se basant sur le fait que le clip-vidéo se déroule à la Nouvelle-Orléans. Messy Mia dit en réalité “What happened at New Wildin”. Ce n’est pas n’importe quel Etats-unien qui parle, c’est une voix du Sud. Mais le meilleur exemple d’ambiguïté est le couplet sur sa définition d’être afrodescendante.

“My daddy Alabama, Momma Louisiana You mix that negro with that Creole make a Texas bama”.

Est-ce “bama” ou “bamma”, mais en tout cas j’ai vu des traductions françaises parlant de “bombe texane”. Un peu de googling indique que “bama” serait un raccourcissement d’Alabama pour désigner péjorativement un campagnard. “Bama” dans le sens de “femme sexy” me semble hasardeux… Quoi qu’il en soit, en utilisant cet argot du Sud, Beyoncé localise une nouvelle fois ses propos en parlant avec des mots spécifiques de sa région.

I like my baby h(a?)eir, with baby hair and afros
I like my negro nose with Jackson Five nostrils

Certaines transcriptions disent “my baby heir, with baby hair and afros”, d’autres disent “my baby hair, with baby hair and afros”… Ces mots sont prononcés au moment où Blue Ivy apparaît à l’écran, donc il est naturel de penser que Beyoncé parle des cheveux de sa fille en raccourcissant le “my baby’s hair” en “my baby hair” pour faire un jeu de mots en répétition avec le “baby hair” qui vient après. En revanche, le fait que certains aient compris “baby heir” n’est pas si anodin que ça puisque Blue Ivy est effectivement une bébé héritière. La caméra filmant la fillette en contre-plongée en travelling arrière place d’ailleurs Blue en position de supériorité sur le téléspectateur qui reste à distance. On pourra la mépriser pour sur ses cheveux en afro ou lissés, Blue restera une héritière loin du petit peuple qui la critique gratuitement.

La seconde phrase a aussi une double interprétation. Comme Beyoncé ne dit pas “negro’s nose”, on peut comprendre aussi bien “mon nez de négresse” que “le nez de mon nègre” (référence donc à Jay-Z dont le physique est régulièrement tourné en ridicule). Les mots sont ponctués par un mouvement de la chorégraphie où elle indique son propre nez, donc elle serait a priori en train de parler d’elle-même, mais, comme elle parle de son père par le terme “that negro”… L’anglais pouvant se passer du “‘s” de possession et du féminin pour lever toute ambiguïté, serait-ce chercher trop loin dans l’interprétation de voir qu’elle pourrait aussi bien parler de son époux et pas QUE d’elle-même ? D’ailleurs j’ai l’impression que les Anglophones ont tendance à voir une référence à Jay-Z et les Francophones une référence à elle-même. La magie de l’anglais fait que ça peut être les deux en même temps.

think

En tant qu’afro-caribéenne, la partie la plus intéressante pour moi est quand elle parle de son héritage culturel. Alors que les analyses françaises ont joyeusement laissé de côté cet aspect, certaines analyses anglophones ont dénoncé du colorisme à cause de la référence à sa mère par le terme “Creole”. Je ne vais même pas retranscrire les traductions françaises que j’ai pu lire. Elles ont essayé, mais juste non. Est-ce que traduire littéralement par “créole” suffirait ? Non parce que le mot créole n’a pas la même réalité pour les Français. Est-ce que traduire par “métissée” suffirait ? Non parce que “creole” correspond à un type précis de métissage dans une dimension culturelle précise. Alors peut-être le terme “mulâtresse”, mais je trouve qu’il gomme la dimension d’héritage culturel que j’entends en tant qu’Antillaise avec “creole” avant même de me demander si on parle de couleur de peau alors que les Anglophones pensent d’abord en terme de couleur de peau et peut-être qu’ils penseront après à l’héritage culturel. On en revient toujours au même problème pour les métis : comment définir sa blackness quand elle est issue d’un métissage multiculturel ? En quoi employer le terme “creole” en 2016 signifierait effacer la dimension noire ou la mettre en avant ? Le clip-vidéo est truffé de codes visuels culturels bien spécifiques à la culture noire du Sud qui n’est pas juste africaine mais repose sur un apport de plusieurs cultures.

Les derniers couplets sont compliqués à traduire, mais le statut du terme le plus compliqué de la chanson revient à “I stunt, yellow-bone it”.  Intraduisible. Ce n’est même pas la peine d’essayer. Beyoncé fait-elle l’apologie de se servir du système qui favorise les gens à la peau “claire” ? Ou au contraire, dit-elle que ce n’est pas parce qu’elle est “yellow-bone” qu’elle ne doit pas bosser du pour obtenir ce qu’elle veut ? On retombe dans le paradoxe : célébrer sa “blackness” personnelle est-il possible quand on distingue des nuances de noir ? Mais peut-on célébrer la “blackness” sans prendre en compte la diversité que le mot représente ? Une “blackness” est-elle plus légitime qu’une autre en fonction de qui revendique ?

beyoncé - slay (4)

Il n’y a que deux critiques que je comprenne sur “Formation” : le fait que Big Freedia n’apparaisse pas dans le clip-vidéo et la référence à Bill Gates. L’absence visuelle de Big Freedia est une forme d’invisibilisation de la contribution des personnes queer et trans à la pop culture globale. La référence à Bill Gates ou plutôt au fait d’être “un Bill Gates noir en devenir” (et pareil, “a Black Bill Gates in the making” a une traduction discutable. C’est pas juste “être un futur Bill Gates noir”, “making” c’est le processus pour y arriver) est problématique si on voit au-delà de la simple référence à une personne encore vivante qui a construit un empire financier et qui soit connu dans le monde entier. Ceci étant dit, faire une lecture politique des paroles pour y voir un hymne black power n’est possible que parce que c’est Beyoncé qui les chante et à cause du clip-vidéo. Les paroles en elles-mêmes n’ont rien de politique ou de revendicatif mais illustrent la blackness à l’américaine dans toute sa complexité.

Beyoncé chante sur sa vie et ses expériences en tant que femme noire. Le fait est que certaines de ses expériences parlent à des millions de femmes qui peuvent s’identifier même sans avoir ses millions de dollar sur leur compte en banque. Que tu sois riche ou pas, on te critique sur tes cheveux. Que tu sois riche ou pas, on te critique sur tes habits. Que tu sois riche ou pas, on te critique à cause de la couleur de ta peau qui n’est jamais assez ou qui est trop. A un moment…

stop

Contrairement à “Run The World” ou “Single Ladies” qui sonnent comme des hymnes pour toutes les femmes, je trouve que “Formation” est la chanson la plus personnelle de Beyoncé à ce jour. Alors parler de chanson engagée… Le clip-vidéo est engagé, oui. La chanson elle-même… je suppose que parler de sa culture noire en soi est déjà un acte politique vu le système, mais je n’ai pas l’impression qu’elle cherche à décrire une sorte de blackness comme une entité monolithique. Contrairement à la performance de Kendrick avec la représentation unidimensionnelle de l’Afrique, Beyoncé parle de ses racines à elle avec toute la diversité que le terme implique pour une afrodescendante du Sud des Etats-Unis. Les critiques sur “Formation” me donnent l’impression qu’on refuse à Beyoncé le droit de revendiquer qui elle est parce qu’on estime qu’elle n’a rien à dire en tant que femme noire qui a réussi dans le système qui oppresse la majorité des minorités. Certes, à la fin, elle dit aux femmes de se mettre en rang pour se préparer à être grandioses, mais “Formation” reste avant tout une chanson où elle parle d’elle-même. On peut l’accuser de colorisme. On peut la soupçonner de vouloir récupérer la Cause quand elle fait un clin d’oeil aux Black Panthers et à Michael Jackson dans la même performance lors de la mi-temps du Super Bowl. On peut lui reprocher d’exploiter les problèmes de la communauté avec le concept pour sa prochaine tournée, d’être une icône du capitalisme, on peut lui reprocher de ne pas avoir célébré sa blackness plus tôt dans sa carrière, mais il y a une chose qui est indéniable : elle n’attend la validation de personne pour faire ce dont elle a envie. Elle travaille et construit l’image qu’elle présente au monde, mais elle se définit comme elle veut.

Elle est cette femme qui porte une robe Givenchy et garde de la sauce piquante dans son sac à main. Elle est cette femme qui revendique être Mme Carter. Elle est cette femme avec un père noir d’Alabama et une mère creole de Louisiane. Elle est cette bama texane. Elle est cette femme qui récompense son homme avec un repas chez Red Lobster quand il a bien accompli son devoir. Elle est cette femme qui trime depuis des années pour avoir ce qu’elle a. Certes, ce n’est pas de la même façon que l’adolescente qui ne sait pas si elle aura les moyens d’aller à l’université, mais être un entertainer nécessite une discipline de chaque instant sur des années si on veut atteindre le top et y rester. Elle est cette “bitch” dont tout le monde parle et dont tout le monde continuera de parler. Peu importe les critiques qu’on pourra lui faire désormais ou les contradictions dans ses actes qui ne sont pas incompatibles pour elle mais incompréhensibles du point de vue extérieur, sa réponse est déjà donnée.

beyoncé - slay (3)

*Beyoncé drops the mic*

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2 Comments

  1. Pingback: Myinsaeng en 2016

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