Mon expérience d’afro-caribéenne à Séoul

J’ai fait un court séjour en Corée été 2011. Je n’y suis restée que 5 semaines et ce n’était pas dans le cadre du travail ou des études, donc je suis consciente de n’avoir eu qu’un aperçu de la vie touristique et non de la Corée elle-même. En plus, c’était un moment où il y avait beaucoup de bâtiments en rénovation, donc je n’ai pas pu visiter vraiment ce que je voulais visiter, mais ce n’est que partie remise. Néanmoins, je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’en parler, donc blog time.

Je n’aime pas marcher. La seule chose qui me fait marcher, c’est l’idée que je vais manger ou que je vais découvrir un peu d’histoire. Pour ce qui est de la nourriture, j’en aurais limite les larmes aux yeux tellement j’ai trop bien mangé pendant mon séjour. Et il y en a pour tous les goûts. Vous pouvez manger un kebab aujourd’hui, du sushi demain, ou du bibimbap tous les jours, vous avez le choix et la possibilité de vous faire livrer les jours de flemme. Pour ce qui est de l’histoire, les profs nous avaient déjà prévenu qu’il est difficile de retrouver un sentiment de Séoul historique comme nous pouvons avoir le sentiment d’un Paris historiquement authentique quand on se balade dans Montmartre ou le quartier Latin. Elles avaient alors expliqué que les monuments, les palais ont dû être rebattis après la Guerre de Corée, donc il s’agit plus de reconstitution qu’autre chose. Personnellement, mon ressenti est qu’il s’agit plus du fait que Séoul privilégie la représentation d’une ville lumière, moderne avec grattes-ciels plutôt que son côté historique, ce qui se comprend au vu de l’Histoire de la péninsule coréenne du 20ème siècle. Paris a tout l’imaginaire autour des années folles, de ce statut de centre culturel européen que la peinture, la musique et la littérature ont immortalisé tout au long du 20ème siècle, comme aux siècles précédents. A la même époque, la Corée du Sud passait sous le joug japonais et, après la Libération puis la Guerre de Corée, a passé la seconde moitié du 20ème siècle à se reconstruire, il est donc difficile de célébrer l’identité historique et culturelle du début du siècle de la même façon qu’on pourrait le faire en Europe. Même le cinéma et la télévision parlent encore très peu de cette période. Exemple tout simple pour bien visualiser ce que je veux dire : pensez en terme de café de Flore avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir etc. Personnellement, je ne connais pas de philosophes coréens du 20ème siècle parce que l’enseignement que j’ai reçu est très axé sur la période du Joseon (fin 14ème siècle – fin 19ème siècle). Et pour découvrir ce type d’infos sur la culture coréenne du 20ème siècle en autodidacte, il faut maîtriser le coréen, donc je fais les choses par étape. Mais pour ce qui concerne l’Histoire, les cinq grands palais sont des incontournables. En terme de sentiment d’être dans un lieu chargé en histoire d’un point de vue de la population ordinaire du 20ème siècle sans se dire “je suis dans un lieu historique”, je pense qu’il faut aller aux points d’eau comme le fleuve Han où vous pouvez faire des tas d’activités en plus de simplement vous balader ou la promenade aménagée de la rivière Cheonggyecheon. Cela permet vraiment de se poser.

Ville dense, Séoul peut donner le vertige. Hongdae (en photo), quartier universitaire et artistique, fourmille le soir. On peut passer la soirée à faire le tour pour écouter des artistes hip-hop, pop-rock ou autre qui font leurs premières armes face à un public de rue. Les analyses enthousiastes ou dubitatives sur la K-Pop ces dernières années, et le K-hip-hop actuellement, oublient régulièrement la dimension historique. La K-Pop représente un poids économique important du marché musical coréen, mais en terme d’artistique, elle n’est qu’une infime partie de la diversité du paysage musical. Avant de regarder leur rayonnement sur la scène internationale, il me semble d’abord nécessaire de comprendre dans quel contexte (politique, économique, artistique) ces genres musicaux se sont développés. Ainsi, la vision occidentale d’une industrie qui élève des chanteurs comme des robots est fortement à nuancer quand on voit que les grandes agences d’aujourd’hui étaient à la base des petits labels indépendants dont les fondateurs étaient eux-mêmes des artistes qui ont une enfance et une adolescence pendant la seconde moitié du 20ème siècle où la population se battait pour obtenir plus de liberté. Ils ont fait partie de ceux qui ont fait bouger les lignes du monde du divertissement. On parle beaucoup de la littérature et de la poésie de guerre ou des écrits sur la période de la dictature, mais c’est une période où la scène musicale bouillonnait avec une jeunesse fan de rock, de folk jusque dans les années 80 avant l’explosion du soul R&B et hip-hop dans les années 90. Quand vous assistez à un spectacle de rue dans Hongdae ou à un festival universitaire, vous faites l’expérience d’une façon de vivre la musique qui ne se résume pas à la machine financière K-Popienne mais qui hérite directement de la culture de la musique populaire, d’une jeunesse qui s’est toujours exprimée par la musique, du système de clubs dans l’institution scolaire etc.

Je ne suis pas fan de shopping (cela ne rentre pas dans mes motivations pour faire des kilomètres à pied), et autant je commence à bien connaître les marques parce que je suis la carrière des mannequins, mon intérêt pour la mode ne va pas au-delà de la simple curiosité. Mais Séoul est une ville faite pour les fashionistas. J’ai visité Apgujeong (Abgujeong?), le Rodeo Drive de Séoul, plus pour le plaisir de dire que j’y suis allée que parce que j’étais émerveillée par les enseignes. Pareil pour le quartier de Gangnam (qui était en plein travaux quand j’y suis allée donc je n’en ai vraiment pas vu grand chose). Mon style de quartier shopping, c’est plus Myeongdae et le marché de Dongdaemun où tu peux trouver des petits commerçants qui accepteront de négocier un prix. Pour la petite anecdote, j’ai toujours l’habitude de dire que les gens aiment bien me demander leur chemin quand je suis à Paris alors que je ne vis pas à Paris. A Séoul, c’était pareil sauf que là, je n’étais arrêtée que par des Noirs. On a dû m’arrêter 2 ou 3 fois par semaine pour me demander où se trouver tel endroit. Ma première rencontre mémorable était avec un homme dans la vingtaine, je pense. J’étais avec une amie (blanche), mais je pense qu’il était vraiment désespéré de trouver l’endroit où il souhaitait aller parce qu’il est venu se planter directement devant moi et m’a parlé en anglais. Instinctivement, j’ai demandé en français à mon amie si elle connaissait l’endroit en question. Et là, le visage de l’homme s’est illuminé et il s’est mis à parler en français. Malheureusement, on n’a pas pu l’aider, mais il est parti après m’avoir bien serré l’épaule. Je le dis parce que généralement quand je me déplaçais avec cette amie ou avec une autre amie asiatique (française, pas coréenne), j’avais parfois l’impression d’être invisible quand on demandait notre chemin ou quand on voulait un renseignement auprès d’un commerçant. L’attitude des gens n’était pas méprisante mais ils partaient du préjugé que je suis forcément Africaine-Américaine et que je suis la moins apte pour communiquer en coréen. Ma seconde rencontre mémorable était avec deux femmes genre la bonne quarantaine, headwrap assorti au t-shirt, mode wax et tout. Elles sont venues me voir pendant que j’étais moi-même en train de chercher à me repérer et la première me parle dans un anglais très hésitant. Je ne saurai pas comment le décrire, mais même si j’entendais l’accent africain, son phrasé sonnait tellement français que j’ai dit que j’étais Française. Même réaction, le visage s’illumine, le grand sourire. Je n’ai pas pu les aider, mais elles m’ont remercié et m’ont aussi serré l’épaule avant de partir.

D’une façon générale, ce sont ces instants chaleureux qui m’ont fait penser à ma couleur de peau. La seule fois où j’ai été mal à l’aise était pendant ma visite au zoo. A la base, je ne suis pas pour les zoo, mais j’y suis allée parce que ça fait partie des points touristiques. Une troupe africaine faisait des démonstrations de danse tribale… ou ils jouaient des tams-tams en costume ? Le moment m’avait mise tellement mal à l’aise que je l’ai effacé rapidement de ma mémoire. Si ça avait été dans un théâtre ou dans la rue même, je ne crois pas que j’aurais été aussi mal, mais le fait de les voir dans l’enceinte d’un zoo (je ne dis pas qu’ils étaient enfermés, mais c’était un spectacle en plein air dans le zoo), ça m’a donné une piqûre parce que je n’arrivais pas à me chasser de la tête l’image des “villages noirs” dans les expositions universelles fin 19ème siècle – début 20ème siècle… Ce n’était pas un bon souvenir. En tout cas, dans mon quotidien, marcher dans la rue ou dans le métro, je ne ressentais pas du tout d’hostilité. Je me rappelle quand je suis allée au musée national. Il y a un très grand parvis. Un petit Coréen genre 5 ans courait partout. Sa mère le rappelait à l’ordre, mais plus pour la forme “fais attention” que pour vraiment lui interdire de courir puisqu’il s’amusait tout simplement. Il s’est étalé à deux pas de moi alors je l’ai aidé à se remettre debout. Il était vraiment tombé lourdement, donc j’avais l’impression que c’était limite non assistance à personne en danger de ne pas le faire. Il m’a regardée et est resté tellement étonné qu’il en a oublié de pleurer. La mère m’a remercié d’un signe de la tête et un grand sourire. Et le petit garçon est reparti vers elle en criant “외국인 외국인데” (=c’est une étrangère, c’est une étrangère) en mode “wooow donc ça existe en vrai”. C’était la première fois de ma vie où le terme “étrangère” ne m’a pas fait l’effet d’une claque parce qu’il ne remettait pas en cause mon identité française. Dans le contexte hors français, il la validait. Mon meilleur souvenir de rencontres du hasard était dans le métro. Je portais mon attelle parce que j’avais la cheville qui avait tendance à gonfler à cette époque à cause d’une entorse mal soignée. Ce jour-là, je savais qu’on allait beaucoup marcher donc j’avais mis l’attelle en prévision. J’étais en corsaire donc pas moyen de la dissimuler sous une jambe de pantalon ou une robe longue. Il y avait un groupe de mamies qui allaient ou venaient de faire leur randonnée (la visière, les grosses chaussures, vraiment tout l’équipement comme dans les dramas). Elles ont fait quelqu’un se lever (mais il allait descendre de toute façon) pour me faire m’asseoir et m’ont demandé ce que j’avais à la jambe. Dans mon coréen niveau débutant, j’ai dit que c’était une chute dans les escaliers mais que ça allait. Elles m’ont demandé d’où je venais et elles étaient toutes contentes quand j’ai dit France. Je ne sais pas trop comment j’aurais pu poursuivre la conversation après ça parce que parler coréen à l’époque me mettait en mode panique puissance 1000, mon arrêt était arrivé donc je les ai remerciées et leur ai souhaité une bonne journée. On s’est dit au revoir jusqu’à ce que les portes du métro se ferment. Au passage, le métro de Séoul est d’une propreté tellement magnifique que je n’ai jamais pu me réhabituer au métro parisien après. Je sais que ça peut paraître exagéré, mais autant j’aime prendre le train, l’idée de voyager sous terre ne m’a jamais attiré. Je prends le métro vraiment par nécessité à Paris, mais à Séoul, c’était trop mais trop un plaisir.

Bon, je donne peut-être l’impression que mon séjour était ennuyeux parce que je ne parle que d’Histoire (moi ça m’a plu, mais je comprends ce point de vue~). Si vous êtes fan des parcs d’attraction, vous serez servi. La seule activité K-Pop que j’ai faite est d’aller au concert des 2PM parce qu’on m’a offert la place. J’étais dans les gradins donnant en plein sur la scène. Il y avait une maman et sa fille à côté de moi et elles m’ont passé un lightstick spontanément pour que je puisse scander avec le public.  J’ai assisté à l’enregistrement d’une émission TV et je peux confirmer que les U-Kiss sont vraiment adorables. Pour ce qui est de sortir le soir, j’aime aller en boîte pour danser (je ne bois pas), et une sortie par semaine me suffit. Pas de chance pour moi, la loi anti-tabac dans les lieux publics n’était pas encore d’actualité, donc l’expérience night club était difficile à supporter pour la non-fumeuse que je suis. Quoi qu’il en soit, les boîtes hip-hop coréennes où je suis allée diffusaient vraiment du bon son. Je suis allée une fois au club NB de Hongdae, il ne faut y aller que si vous avez de quoi être en VIP, sinon, ce n’est pas la peine. La musique était géniale, mais le club était tellement bondé que je ne pouvais pas danser et à peine circuler. Mauvais souvenir. Par contre, je me rappelle une autre boîte, vraiment petit club. Le son aussi génial, on avait de l’air pour respirer et j’ai pu viber comme je voulais sans être importunée par les mecs qui veulent absolument winer alors que tu ne veux pas. On en parle peu parce que l’université donne un peu l’illusion d’avoir tous le même âge, mais si vous êtes entre 25 et 30 ans, pensez au fait que les Coréens de votre âge qui ont préféré aller à l’université directement après le lycée seront probablement au service militaire donc vous serez surtout en contact avec des jeunes plus entre 20 et 25 ans ou des hommes de 25-30 ans déjà dans la vie active. Si vous souhaitez fréquenter des gens plus âgés, ce n’est pas à Hongdae qu’il faut aller. Je parle de l’âge parce qu’il faut penser en terme de centres d’intérêt. Quand je voulais aller dans les musées and co, je n’avais personne pour m’accompagner, ce qui, d’un autre côté, m’a forcé à vaincre ma timidité pour me débrouiller toute seule et puis Séoul est tellement bien fléché qu’il est difficile de se perdre. Par contre, pour sortir le soir, vous trouverez toujours quelqu’un. Ah, et si vous êtes comme moi et que vous n’aimez pas boire, ne vous forcez pas pour “faire partie du groupe”. Les Coréens (comme les Français) boivent beaucoup pour la socialisation, certes, mais quand vous êtes dans un cadre détente, vous n’avez pas à vous sentir obliger de boire… ou alors trouver des gens qui sont dans le même trip. Il y en a, je vous assure.

Voilà, je crois que j’ai fait le tour. Le touriste n’est pas dans le même état d’esprit que l’étudiant ou du travailleur, alors ce que je dis relève vraiment de l’anecdotique. En tant qu’afro-caribéenne, je sentais une bienveillance entre les Noirs francophones que j’ai pu rencontrer. Les seuls Africains-Américains que j’ai vus, c’était en boîte, donc ça ne compte pas. Pour tout ce qui est racisme et expérience des Noirs en Corée du Sud, de nombreux vlogs d’expatriés de tous les coins du monde sont disponibles sur youtube. Si vous êtes Noir, c’est secondaire par rapport à votre nationalité. Un.e Espagnol.e noir.e n’est pas perçu.e comme un.e Français.e noir.e. La seule chose que j’ajouterai est qu’il me semble indispensable de se renseigner sur l’Histoire de la Corée du Sud si on souhaite y aller autrement qu’en mode touriste. A priori, si vous êtes Français et que vous y allez, c’est par choix et non dans l’urgence pour votre survie, donc quelques heures de lecture avant le départ pour étudier le pays ne seront pas inutiles parce que connaître la Corée fictive des dramas ne suffit pas pour avoir une idée à peu près juste de la réalité. Avoir déjà une idée des dynamiques sociales actuelles entre les Coréens eux-mêmes (la place des femmes, les chaebols etc) puis leur perception du monde, c’est bien, mais connaître les raisons sur le pourquoi elles sont telles qu’elles sont (sans se limiter juste à leur vision des Noirs, il faut voir large comme par rapport aux travailleurs immigrés des autres pays d’Asie, aux enfants métissés, etc) permet de mieux gérer voire anticiper les situations négatives et apprécier au maximum les situations positives. Et dernière chose, n’oubliez pas que la Corée du Sud et la Corée du Nord sont en trêve. Je n’y suis restée que cinq semaines, mais j’ai quand même assisté à une alerte grandeur nature avec déclenchement de sirène et tout. Je pense que ça a de quoi déstabiliser de voir la rue se vider en un éclair quand on n’est pas conscient que ça peut arriver. La menace ne se ressent pas du tout mais alors pas du tout dans le quotidien, mais on ne sait jamais.

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5 Comments Add yours

  1. Myriam says:

    Hyper intéressant ton ressentie et ton analyse ! Ca me donne envie d’y retourner ^^

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    1. 1sunnylady says:

      Merci d’avoir lu! Qu’est-ce qui t’a plu quand tu y es allée ?

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  2. Francis says:

    les mecs qui veulent absolument whiner…c’est quoi whiner au juste ? 😮
    Bel article !

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    1. 1sunnylady says:

      xD heureusement que tu as posé la question parce que j’ai utilisé la mauvaise orthographe. C’est “winer” = ils veulent se coller derrière toi pour danser. Aujourd’hui, nous pourrions dire “coller la petite” xD. Mais à l’époque, les Coréens disaient “bubbi bubbi”, je ne sais pas si le mot est toujours à la mode mais comme au club NB par exemple. Il y avait tellement de monde et pas de place pour bouger, les garçons pouvaient se coller à elles et danser comme ça sur place.

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  3. Pingback: Myinsaeng en 2016

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