#cinemaantillais : voyage dans mes souvenirs

Cet article est inspiré par l’appel à témoins de LTOM. Je ne ferai pas de vidéo, mais comme il faut alimenter ce blog, je me suis dit que c’était un bon sujet de départ. La question est : votre avis sur la représentation des #outremer dans le 7ème art ?

Après la victoire de Zita Hanrot aux Césars dans la catégorie “meilleur espoir féminin”, il y a eu je ne sais combien d’articles avec la tournure abusive “la première Noire récompensée aux Césars” alors que la réalisatrice Euzhan Palcy est celle qui porte ce titre avec son César du meilleur premier film pour Rue Cases-Nègre en 1984. Zita est la première actrice noire récompensée aux Césars. Ce “bug” né d’une certitude qui empêche de googler l’info avant de la relayer prouve une chose : le problème de transmission des contributions des Noirs à la culture française. Une récompense reste une récompense, mais avant la récompense, il faut déjà avoir créé l’oeuvre pour ensuite la transmettre et qu’elle intègre la mémoire collective qui la célébrera de génération en génération.

Les ultramarins sont peu représentés au cinéma parce que ceux qui peuvent les imaginer, les créer et les incarner n’ont pas suffisamment d’opportunités pour le faire. Mais qui est mieux placé qu’un ultramarin pour parler d’un ultramarin ? C’est ce qu’explique Christian Lara dans cette interview de 2011 où il retrace un peu son parcours, son désir de faire du cinéma et son choix conscient de faire du cinéma antillais qu’il définit en 4 points : l’acteur principal doit être antillais, l’action se passe aux Antilles (mais c’est accessoire), une partie des dialogues doit être en créole et le metteur en scène doit être antillais.

La définition marche aussi avec “ultramarin” à la place de “antillais”. Comme je le disais dans ma review de Siméon, j’aurais aimé avoir plus d’un film antillais à citer dans mes coups de coeur du 7ème art. Mis à part le fait que je suis une fan incorrigible des comédies romantiques donc dans le genre amour sous les tropiques je suis dans le désert visuel, je suis confrontée à deux obstacles : je n’ai pas le luxe de choisir dans un large stock de films et le si peu de films qui existent sont hyper difficiles d’accès. Googlez “films antillais” et vous verrez à quel point il y a peu d’informations. Même trouver une bande-annonce est compliquée. J’en profite pour saluer l’initiative de cinemanioc. A moins de faire partie de la génération qui était au courant de la sortie d’un film ou de suivre de près l’actualité des festivals/séminaires dédiés au cinéma d’outre-mer, il est trop difficile pour la génération des années 2000 de connaître les films des années 70, 80, 90. Ou alors il faut rester à l’affût de la programmation sur France Ô. Moi, je voudrais voir Coco La Fleur candidat, quelqu’un peut-il me dire comment le faire du fond de ma province ?

Màj: il est disponible en VOD sur certains sites, mais faut chercher didon.

Mais revenons à la question de départ : la représentation des outremers. Le pluriel est important. Mon premier vrai souvenir d’Antillais dans un film est le facteur martiniquais dans Promotion Canapé (1990). Adulte, je sais désormais que l’Antillais facteur est un cliché apprécié du cinéma français, sauf que c’est au détour d’un documentaire genre à 23h bien des années plus tard que j’ai compris sur quoi se basait ce cliché. C’est pour cette raison que j’ai trouvé le générique d’ouverture de La Première étoile (2009) vraiment bien fait, même si je pense qu’un faible pourcentage du 1,6 millions et des poussières de spectateurs a fait un lien avec le Bumidom pour expliquer la présence des Antillais en Île-de-France.

Pour ce qui est des enfants, mes deux premiers (seuls ?) souvenirs sont : Orélie de Siméon (1992) et José de Rue Cases-Nègres (1983). Je compare le personnage d’Orélie à ce que la Hermione (version Emma Watson parce que Hermione noire, c’est inconcevable vu le Hermiongate) a représenté pour des millions de fans d’Harry Potter. Ce n’est pas tant de s’identifier, de se dire “ce personnage est comme moi”. C’est surtout de se dire “je peux être aussi cool que ce personnage” ou tout simplement “waouh! un personnage aussi génial existe”. Pour ce qui est des femmes, je n’ai que Firmine Richard dans Romuald et Juliette (1989) en tête et, toujours dans ma tête, elle est au cinéma français ce que Phylicia Rashad (Claire Huxtable dans Cosby Show) est à la télévision : la super maman… C’est une incarnation de la femme noire forte, courageuse, fière et qui prend soin de ceux qu’elle aime. Je sais qu’on peut débattre sur la nature même des rôles qu’on lui a donnés, mais vous voyez ce que je veux dire quand je parle de super maman. Par exemple, elle n’a que très peu de scènes avec Serigne M’Baye dans Dans Tes Rêves (2004) mais elle met tellement d’intensité dans ce rôle de mère qui soutient son fils alors qu’il ne choisit pas la voie qu’elle aurait aimée pour lui que son personnage crève l’écran même sans parler (au passage, il me semble qu’il n’est jamais indiqué dans le film qu’elle est Antillaise, mais comme elle veut qu’il travaille à la Poste…) . Les autres actrices antillaises ou noires incarnant des Antillaises qui me viennent en tête sont à la télévision. Et c’est, à mon avis, une des raisons pour lesquelles les ultramarins ont du mal à avoir de la visibilité au cinéma.

Les meilleures opportunités sont venues de la télévision. Je ne sais pas comment réagir quand Twitter parle de The Book of Negroes ou du reboot de Roots alors que nous avons la série Tropiques Amers (2007). Après, je ne dis pas qu’on doit forcément aimer la série parce qu’elle est française, mais juste reconnaître son existence et en discuter au même titre que ce qui se fait chez les Anglophones serait déjà un moyen de commencer le travail de transmission pour que lorsqu’une autre oeuvre française sur l’esclavage se présente (je fais confiance à France Ô, ça arrivera), la discussion ne reparte pas que sur une comparaison avec les Etats-Unis ou sur l’impression que c’est pionnier en France, que rien n’a été fait auparavant. D’où le fait d’avoir été surprise par le film Case Départ (2011) qui, même problématique, réussit à instiller de la comédie sur un sujet douloureux peu traité au cinéma sans chercher à adoucir la peine du spectateur ultramarin mais sans (trop) heurter la sensibilité du spectateur non-ultramarin.

Et là j’emploie bien ultramarin dans la globalité de ce que l’adjectif représente parce que les îles françaises sont au carrefour d’une multitude de cultures. Le cinéma français aurait très bien pu produire un Rapanui (1994) ou un Danse avec les loups (et oui, je sais que le film est problématique dans sa représentation des Natifs américains) mais justement, pourquoi pas un film sur les Arawaks qui se serait exporté dans le monde entier ? Pourquoi pas un film sur les Asiatiques dans les îles ? Pas forcément dans une dimension historique. Il y a des histoires à écrire dans une dimension contemporaine. On peut aussi parler de la jeunesse ultramarine. Et là je me dois de citer Nég’ Maron (2005) avec l’obligation d’ajouter immédiatement que la jeunesse ultramarine est multi-dimensionnelle dans sa recherche de liberté et d’épanouissement personnel. On peut mettre en scène l’expérience des Antillais nés et élevés en Europe comme dans 35 Rhums (2009) ou la jeune diaspora dispersée aux 4 coins du monde qui s’installe “ailleurs” et élèvera ses enfants “ailleurs”. Le risque de se retrouver aliéné et de ne pas comprendre sa place dans une culture qui est devenue sienne surtout quand cette culture elle-même ne t’intègre pas est déjà une réalité comme le montre la série Strolling de Cecile Emeke.

Avoir grandi en France, femme et noire

Avoir vécu son adolescence aux Antilles puis revenir en France hexagonale


[surtout à partir de 6 minutes et quelques]

Le thème de l’exil, du “retour au pays natal” (je ne vous fais pas l’affront de vous donner l’auteur de cette référence) parlent à toutes les générations. S’il faut vraiment légitimer le sujet ultramarin, quoi de mieux qu’adapter un succès littéraire ? Certes, la tradition cinématographique française contemporaine n’est pas friande de fantastique, mais les vampires sont à la mode depuis 10 ans. La Nouvelle-Orléans est le lieu de prédilection pour l’imaginaire américain dès qu’on parle magie et vampires. Les îles peuvent l’être pour la France. Mais je veux dire de façon sérieuse, pas de façon à tourner en ridicule. A l’instar du personnage de Tituba dont Queenie dans American Horror History 3 se dit être une descendante, la littérature ultramarine possède des romans faisant la part belle aux héroïnes. Oui, parce que le cinéma antillais a tendance à occulter les femmes dans leur diversité pour ne célébrer que la femme poto-mitan, la mère courage pour les autres ou la petite-amie qui ne vit qu’à travers son homme. D’ailleurs, dans Dyablès, Timalo sort du schéma pour placer les femmes au coeur même de son intrigue… Si un jour le roman est adapté en film, la question des dialogues en créole se posera, mais quand on voit les memes se moquant du patois que Rihanna utilise dans “Work”, on se dit qu’il faut d’autant plus revendiquer le créole qui nous permet de communiquer avec les autres îles sans avoir besoin de passer par l’espagnol et l’anglais, un créole qui est d’autant plus difficile à faire vivre que les jeunes générations le parlent de moins en moins.

J’ai pris la question sous l’angle des histoires, mais on peut aussi parler du fait que nos îles représentent un cadre paradisiaque qui n’a rien à envier à Hawaï ou Miami. Saint-Barth est déjà un lieu apprécié des stars alors y tourner un film genre comédie romantique (oui, j’y tiens) n’a rien d’incongru. Comédie, mélodrame, thriller, fantastique, horreur, historique, afrofuturisme,  les îles peuvent s’adapter à tous les genres. Je me permets de nouveau un exemple série TV. Il y a eu tellement de critiques sur La Baie des Flamboyants, mais qui a dit qu’on ne peut pas avoir un Dallas à l’antillaise ? Le public antillais adore les telenovelas, on peut avoir nos propres telenovelas sans passer par une adaptation. D’ailleurs, un jeune Guadeloupéen a tourné Soukougnan en 2008, une mini-série dans le genre fantastique en y mêlant des éléments mangas.

Au lieu de voir le côté cheap du visuel, voyons plutôt l’audace d’imaginer autre chose. Quand je regarde la série Death in Paradise, tournée en Guadeloupe, ou Cut (La Réunion), ou Foudre il y a quelques années en Nouvelle-Calédonie, je reste toujours admirative sur la richesse et la beauté que nos îles offrent. Il y a tellement d’histoires à raconter sur fond de mer azur ou de cascades. Et ce qui m’amène à ma dernière réflexion, je parle de mon expérience de spectatrice antillaise, mais cela m’intéresserait vraiment de pouvoir citer des films d’outre-mer sur d’autres îles sans avoir à me creuser la tête.

J’aurais aimé mettre des noms et des visages sur des régions autrement qu’en regardant le concours de Miss France (loin de Twitter parce que certains commentaires…) ou des documentaires à 3h du matin. J’aurais aimé avoir un imaginaire rempli aussi bien de légendes antillaises que de légendes néo-calédoniennes, réunionnaises etc ou avoir une idée de ce que vivent les autres ultramarins de mon âge, de mes parents, de la génération qui grandit. Voir des situations sur un écran peut être réconfortant en se disant qu’on n’est pas seul à vivre des expériences positives et négatives qu’on ne sait pas toujours exprimer à travers des mots. Le cinéma serait un formidable vecteur pour mettre en lumière la diversité de la culture ultramarine française et pour la penser aussi dans sa globalité.

A l’heure d’Internet, des réseaux sociaux, les créateurs ont un outil formidable pour se rencontrer, échanger et monter des projets ambitieux sans être obligés de faire (trop) de compromis sur le message qu’ils veulent faire passer. On peut parler des outremers dans le 7ème art aussi dans la perspective production et de ce qui se passe derrière les caméras. Shirley Souagnon a démarré le site afrocast.org pour justement faciliter ce lien entre afro-descendants français dans un monde audiovisuel invisibilisant. Que pourraient donner les petites maisons de production si elles arrivaient à joindre leurs efforts sur des projets porteurs ? On arriverait à créer des studios qui pourraient multiplier les projets. Prenons un exemple américain, comme nous aimons si bien le faire, avant Spike Lee, avant John Singleton, avant Gina Prince-Bythewood, il y a eu Melvin Van Peebles et Gordon Parks qui ont réalisé Sweet Sweetback’s Baadasssss Song et Shaft en 1971. Alors, certes, #OscarsSoWhite, mais le hashtag peut exister parce qu’il y a déjà des talents aguerris aujourd’hui qui bénéficient des efforts faits avant eux et produisent les efforts pour continuer d’ouvrir la voie à la génération qui arrive. Je ne dis pas qu’il faut calquer le système Blaxploitation sur le cinéma français, je dis juste que le cinéma ultramarin peut aussi être vu en terme de mouvement et non de faits isolés à un moment donné pour qu’on aille au-delà d’une reconnaissance “le premier de, le premier à, le pionnier”. Des festivals comme le Femi sont d’autant plus nécessaires pour être une vitrine, il faut juste donner matière à remplir cette vitrine.

Si on part du principe qu’on fonctionne par cycle, il y a un élu à chaque génération. C’est un jeune talentueux qui réussit à monter son projet une fois tous les dix ans, puis l’industrie ne soutient pas ou peu ses initiatives suivantes le poussant à se tourner vers d’autres horizons ou alors il galère pendant des années à essayer de concrétiser un film pendant que d’autres cinéastes en tournent trois ou quatre sur cette période. Les années 70-80, on a eu Christian Lara (et qui continue à tourner, disons-le bien). Les années fin 80- début 90, on a eu Euzhan Palcy (et qui continue à tourner, disons-le aussi). Les années 2000, je pense qu’on peut citer Jean-Claude Barny et Lucien Jean-Baptiste… Selon les calculs, il y a normalement deux cinéastes antillaises qui devraient nous sortir un petit bijou dans la dizaine d’années à venir. Elle sont probablement déjà au travail si elles veulent que leurs films voient le jour d’ici 2026. Elles et tous les génies créatifs que je vois sur Twitè (prononcé à la créole) et qui continueront à faire vivre le “cinéma ultramarin” dont la raison d’exister ne devrait pas d’être là pour servir la  carte “diversité” dans le cinéma français avec un film tous les dix ans mais de pouvoir être un représentant à part entière de ce même cinéma français aussi bien pour la France elle-même que sur la scène internationale.

wait

Advertisements

3 Comments

  1. Pingback: Myinsaeng en 2016

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s